Manager directif dans une entreprise libérée. Episode 2 : Le manager masqué

Denis travaille depuis longtemps dans son entreprise. C’est un manager directif qui obtient de bons résultats. Il vient d’apprendre que son patron avait décidé de faire évoluer l’entreprise vers le concept d’entreprise libérée ce qui remet en cause son mode de management. Après s’être interrogé sur la façon de réagir face à cette annonce il décide de s’adapter en manageant son équipe sans qu’on s’en aperçoive.

Bon, maintenant qu’il tient le concept, concrètement ça se traduit comment ? Parce que le Denis est directif, il le sait. Il faudrait qu’il le soit moins. Sur une échelle de 1 à 10, il se mettrait à 15. Et on lui demande d’être à 0. Enfin à 5 pour commencer faut pas exagérer. Mais concrètement comment faire ?

Avec Marie Chantal et Marie Louise ça va se faire tout seul. On est déjà dans les clous. Elles sont bonnes comme disent les jeunes. Il les a bien formées. Elles sont déjà autonomes. Quand elles posent une question, elles viennent chercher la confirmation de la réponse qu’elles ont déjà. Et quand c’est compliqué, la parole est libre. Il n’y a pas de hiérarchie qui tienne. Tout le monde peut avoir raison et trouver la bonne idée. C’est pour ça qu’on discute, parfois vivement, car Il en est sûr le Denis : le chef n’a pas toujours raison, l’équipe oui.

Avec la Pauline ça va être plus difficile. Elle n’est pas aussi autonome que les deux autres filles. Elle n’a pas le même rôle non plus. A sa décharge, elle a une vie compliquée. Elle est divorcée avec 2 enfants, son mari ne paie pas la pension et elle ne sait pas où il est. Son fils ainé a déjà eu des soucis avec la justice pour des histoires de pétards mal roulés, sa fille a des soucis à l’école et son voisin la harcèle. La Pauline c’est Zola au XXIème siècle. Il n’y a qu’au boulot qu’elle est tranquille. Alors lui confier des responsabilités, la bousculer dans ses habitudes…
Il la regarde au plus profond de ses yeux et imagine facilement son neurone paniqué qui crie « Pitié, je ne veux pas davantage de responsabilités, ne me libérez pas, je suis très bien comme ça ». On n’a pas le droit d’inquiéter les gens, c’est brutal, injuste. Il l’aime bien la Pauline. Il est comme ça le Denis c’est un sentimental. Au début, elle a fait des erreurs et le patron a voulu la virer. Il a pris le dossier sous le bras et est allé le voir. Ça a tonné dans le bureau, les échanges ont été vifs, les mots durs.

C’est SON équipe, SES personnels, SES dossiers. S’il y a une faute c’est à LUI de se débrouiller. C’est une question de principe. On en touche pas à SON équipe. Il a perdu 6 mois de prime mais il a préservé l’essentiel : Pauline est restée. Depuis, il contrôle tout ce qu’elle fait et lui dit tout ce qu’elle doit faire.
Depuis, elle lui voue une fidélité sans borne. Elle arrive tous les matins avant lui et lui sert son café avec un carré de chocolat. Ils sont encore seuls. Il boit tranquillement son café avec elle. C’est son moment privilégié. Quand elle n’est pas là, il n’a pas droit au café et il sait que sa journée ne sera pas aussi bonne.
Le bien-être au travail, ça ne tient pas à grand-chose. Il aime bien la Pauline.

Il avait rapidement remarqué qu’elle avait deux grandes qualités : Elle ne faisait ni faute d’orthographe ni faute de frappe. Du coup, il lui faisait relire et corriger tous les rapports. Son équipe était la seule à sortir rapidement des dossiers impeccables. Elle avait une voix douce et une patience d’ange. Il lui avait confié la relance client. Il n’a jamais compris comment elle faisait mais les clients payaient plus rapidement et en plus ils étaient contents. Ça marchait bien. Bien mieux que quand c’était lui qui s’en occupait. Il va falloir valoriser ce travail, le rendre plus visible. Sinon Libérator pourrait croire qu’elle n’est là que pour le café du manager. Ça fait cher le café ! Et comme la fonction de manager est supprimée….
Et puis ce n’est pas dans le nouvel esprit de l’entreprise : libérée mais rentable.
Il faut valoriser Pauline. Pour le reste on continuera comme avant. Elle en a besoin. Ou plutôt, on dira qu’il la conseille sur ce qu’elle doit faire.

Reste Max, le dernier arrivé. La DRH lui a dit qu’il faisait partie de la génération Z. Il a lancé « Z comme zéro compétence ? ». Ça l’a fait rire. Du coup il a calculé qu’il devait faire partie de la génération C, peut-être même VC, ça peut toujours servir en cas de besoin. Ça l’a fait rire mais ça lui parait tellement vrai. A peine sortie d’école et il croit tout savoir. Max a vite repéré les avantages de l’entreprise libérée. On a vu sortir les écouteurs, le café sur la table. Il croit qu’on ne le voit pas mais il passe autant sur internet que sur son boulot. Les filles le regardent. Elles n’osent rien dire mais il devine leur incompréhension devant la situation. Elles se demandent s’il va dire quelque chose, jusqu’à quand ça va durer.

Mais que peut-il dire ? L’entreprise est libérée. Exit le manager. C’est dommage, il a du potentiel. Il sort ses dossiers dans les délais mais ça manque de rigueur, de profondeur, d’originalité. C’est plat, quelconque. L’autre jour Libérator lui en a parlé. Denis n’a pas pu s’empêcher de lui faire remarquer « il est libre Max, il ne faut pas s’étonner de le voir voler ! ». Libérator a esquissé un sourire puis lui a demandé de s’occuper de la montée en compétence du Z. Il a obtenu d’être désigné officiellement pour cette mission, Liberator lui laisse annoncer la nouvelle à l’intéressé.

Comment faire maintenant ?  Comment faire pour faire évoluer l’équipe, valoriser la Pauline et dire au Max qu’il n’est pas aussi bon que ce qu’il croit et surtout qu’il va devoir suivre les conseils du Denis.

Les règles de vie. Il avait entendu cette idée dans le discours de la consultante. Elle est dangereuse la grande sauterelle mais elle n’a pas dit que des sottises. Ça lui a plu l’histoire des règles de vie. Ils reverront les règles de fonctionnement de l’équipe, les modalités de prise de décisions collectives, la circulation des dossiers…Ils verront également comment mieux valoriser Pauline en réécrivant sa fiche de poste, il annoncera la dernière décision de Libérator et il profitera qu’il est avec les filles pour entreprendre le Max libéré et lui expliquer la vie.

C’est décidé, Il faut organiser une réunion avec l’équipe. Il en est sûr, c’est ça la bonne idée.  Vendredi à 9 heures. Il va leur dire de suite pour qu’elle libère leur emploi du temps. Il va aussi demander à Pauline de réserver la salle et il va préparer l’ordre du jour pour que rien ne soit oublié….
Il est comme ça le Denis. Faut qu’il dirige… Se connaissant comme il se connait, ça va être compliqué de passer à 5.

(à Suivre)

Auteur : Jean-Luc Marrast

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