Manager directif dans une entreprise libérée. Episode 1 : la colère

Il est en colère le Denis : « 30 ans, j’ai donné 30 ans à cette entreprise… ».
Il vient d’assister à une réunion organisée par son directeur et on vient d’annoncer que son entreprise changeait son organisation pour devenir une entreprise libérée.
Il ignorait qu’il avait exercé une fonction de garde chiourme. Il ne s’était jamais senti en prison non plus.
Entreprise libérée, ça veut dire quoi au juste : « Exit les managers ?? »
Il va redevenir petit rédacteur au bureau d’études. C’est un bond en arrière de 30 ans qu’on veut lui faire faire. Il est en colère le Denis.

Il l’avait bien senti que quelque chose se tramait. Il avait vu cette consultante faire des allers-retours dans le bureau du directeur. Il avait remarqué son manège.  D’emblée, il ne l’avait pas aimé. Il est comme ça le Denis, très intuitif. Il la trouvait aussi belle que dangereuse, c’est dire s’il la trouvait jolie…

Ça fonctionnait bien pourtant, il avait l’équipe qu’il avait recruté et formé. Il y avait une bonne ambiance et de bons résultats, les clients étaient contents. Pourquoi changer ce qui fonctionne bien ? Pourquoi tout remettre en cause ? A cause de ces jolies jambes ?

Il est en colère le Denis. Cette fois, c’est sûr, il va démissionner.
Pourtant il l’aime bien son métier.
Ses collaborateurs étaient contents. Lors des évaluations, ils lui disaient qu’ils appréciaient de travailler avec lui, d’être dans son équipe, parce qu’au moins avec lui on savait où on allait. Ils disaient « c’est rassurant ». Maintenant il voit des regards inquiets. Que vont-ils devenir, comment ça va s’organiser sans pilote dans l’avion. Quel gâchis !

Rassurant, on lui a souvent dit qu’il était rassurant, ses clients, ses collaborateurs et même son directeur le trouvent rassurant dans la gestion de ses dossiers parce qu’avec lui, on sait où on va. Ça fait longtemps qu’on lui dit ça. Déjà quand il était jeune on le trouvait rassurant. Les mères de ses copines ne les laissaient sortir que s’il était là. Ça les rassurait. Il n’a jamais compris pourquoi. Comme quoi, même le diable peut être rassurant. Seule Yvonne, la mère de Caroline ….

Il est en colère parce qu’on appréciait son travail, sa capacité à innover, à se placer hors cadre pour trouver des solutions. C’est Yvonne qui lui avait appris à être hors du cadre. Il en avait fait une règle : pas de taboo.

Avec son équipe, il analysait toutes les possibilités y compris les évidentes et les pas possibles. Il trouvait toujours une solution là où les autres bloquaient. Il pilotait son équipe comme personne. Et tout ça est remis en cause pour une simple lubie. Parce qu’il en a vu des « nouvelles » méthodes révolutionnaires de management qui devaient faire des miracles : contrôle de gestion, lean management, bienveillance… La dernière mode c’est l’entreprise libérée. Et le boss vient d’y succomber. Croyez l’expérience du Denis, la seule méthode qui marche c’est le travail et une équipe bien rodée qui sait où elle va avec un chef qui donne le cap.
Il démissionnerait bien mais honnêtement, il faut regarder la vérité en face : à 55 ans, c’est compliqué de quitter un travail qu’il aime. Comment faire ?
Car au fond, qu’est- ce qui le retient dans son métier. Qu’est- ce qu’il veut vraiment le Denis ?

Manager une équipe. C’est sûr. La réponse est immédiate et sans ambiguïté. Ce que veut vraiment le Denis c’est manager une équipe, coordonner le travail pour résoudre les problèmes compliqués et trouver des solutions innovantes. Ce qu’il aime c’est former ses équipiers, les voir grandir pour pouvoir être encore plus efficace, plus imaginatif. Mais pour cela, il faudrait que Liberator, le nouveau surnom du patron, arrête de libérer l’entreprise, qu’il ne change rien, ou si peu.
Comment peut-il faire ? Il est interrogatif le Denis. Il faudrait qu’il puisse continuer à manager sans qu’on s’en aperçoit.

Oui, c’est ça l’idée, manager sans le dire. Il va devenir le manager masqué.

(à Suivre)

Auteur : Jean-Luc Marrast